Ma chère Kéziah,

L'été n'est pas encore là et l'ambiance à la confiserie est à l'effervescence. Comme tu t'en doutes, cet été à Lambassa, des gens d'Eskir du Ponant ou encore de Bremur vont venir pour le festival d'art dramatique. Je pense que cette saison va être bonne. Nous avons, Hangurio et moi, préparé des ballotins de friandises en utilisant la méthode d'emballage d'Austru que tu m'avais montrée. Hangurio n'a pas eu la curiosité de demander d'où elle venait : il me parait terne et peu motivé. Je ne sais pas s'il trouvera sa voie dans les métiers de bouche. En tout cas, je cherche à lui montrer tous les savoir-faire du métier ; mais aucun ne semble le passionner. Pour le moment…

Je continue de préparer des berlingots pour ma rencontre avec Abaïn de Lambassa. Je ne cherche pas à les finaliser pour cette entrevue, comme tu le penses ; juste à avancer mes recherches pour lui présenter mes idées et mes projets.

J'ai revu Darénal et il m'a aidé à améliorer ma méthode de travail pour notre projet. Il m'a permis d'accéder à la bibliothèque de l'université de Lambassa. Que de livres ! Que de connaissances dormant sur du papier ! J'en ai le vertige rien qu'en y pensant.

Tout y est classé selon un ordre qui, pour l'instant, me semble abscons. Mais il y a un bibliothécaire, Abigail le discret, qui a la patience d'essayer de me l'enseigner. J'explore donc les rayonnages de bibliothèques entre poétique, dramaturgie, psychologie et histoire de l'art. Que le travail de chercheur est loin de ce que l'on pense ! Un peu comme le travail de confiseur en somme. Il faut du talent pour sélectionner les livres intéressants, comprendre la pensée de l'auteur et s'en servir pour étayer son propre propos.

J'ai souffert de déconvenues après ma première heure à la bibliothèque : me revoilà apprenti. Et Abigail n'est pas prolixe en encouragements.

J'espère que, de ton côté, tout se passe comme tu l'entends. Je te fais parvenir quelques poèmes avec des berlingots pour que tu puisses tester les différentes émotions.

Je ne parviens pas encore à déterminer d'avance l'association d'un texte et d'une saveur de berlingot. Pour l'instant, les associations sont empiriques. Je te laisse expérimenter de ton côté et me faire tes retours.

Un nouvel apprenti,

Théophraste de Lambassa de Galerne

PS : La lettre est accompagnée d'un sachet de bonbons et de quelques poèmes.

Poème 1:

Un vieil étang Une grenouille plonge Le bruit de l’eau

Basho

Poème 2 :

Ce chemin-ci N'est emprunté par personne Ce soir d'automne

Basho

Poème 3 :

Le voleur M’a tout emporté, sauf La lune qui était à ma fenêtre. Ryokan

Poème 4: Silence

…Silence d’un mot, d’une larme D’un frisson en dessous d’une trame D’une rage enfermée tout au fond Dans l’obscure, isolé, profond Silence d’une décennie De l’effroi qui les a unies D’âmes lassées de tout De dictateurs surtout… Rhita Benjelloun

Poème 5 : Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets. Or, chaque fois que je viens à l’entendre, De deux cents ans mon âme rajeunit : C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre Un coteau vert, que le couchant jaunit, Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ; Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens, Que, dans une autre existence peut-être, J’ai déjà vue… – et dont je me souviens ! Gérard de Nerval

Poèmes 6 : Vieux Jardins

Qui n’aime ces jardins des humbles dont les haies Sont de neige au printemps, puis s’empourprent de baies Que visite le merle à l’arrière-saison ; Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison Qu’une vigne gaîment couronne de sa frise, Sous la fenêtre étroite et que le temps irise ; Où des touffes de buis d’âge immémorial Répandent leur parfum austère et cordial ; Où la vieillesse rend les groseilliers avares ; Jardinets mesurant à peine quelques ares, Mais si pleins de verdeurs et de destructions Qu’on y suivrait le fil des générations; Où près du tronc caduc et pourri qu’un ver fouille, Les cheveux allumés, l’enfant vermeil gazouille ; Où vers le banc verdi les bons vieillards tremblants Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents Et gardant la gaîté, – car leur âme presbyte Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, – D’un regard déjà lourd de l’éternel sommeil, Tout doucement sourire à leur dernier soleil ? Jules Breton,

Poème 7 : Une nuit à Bruxelles

Aux petits incidents il faut s’habituer. Hier on est venu chez moi pour me tuer. Mon tort dans ce pays c’est de croire aux asiles. On ne sait quel ramas de pauvres imbéciles S’est rué tout à coup la nuit sur ma maison. Les arbres de la place en eurent le frisson, Mais pas un habitant ne bougea. L’escalade Fut longue, ardente, horrible, et Jeanne était malade. Je conviens que j’avais pour elle un peu d’effroi. Mes deux petits-enfants, quatre femmes et moi, C’était la garnison de cette forteresse. Rien ne vint secourir la maison en détresse. La police fut sourde ayant affaire ailleurs. Un dur caillou tranchant effleura Jeanne en pleurs. Attaque de chauffeurs en pleine Forêt-Noire. Ils criaient : Une échelle ! une poutre ! victoire ! Fracas où se perdaient nos appels sans écho. Deux hommes apportaient du quartier Pachéco Une poutre enlevée à quelque échafaudage. Le jour naissant gênait la bande. L’abordage Cessait, puis reprenait. Ils hurlaient haletants. La poutre par bonheur n’arriva pas à temps.  » Assassin ! – C’était moi. – Nous voulons que tu meures ! Brigand ! Bandit !  » Ceci dura deux bonnes heures. George avait calmé Jeanne en lui prenant la main. Noir tumulte. Les voix n’avaient plus rien d’humain ; Pensif, je rassurais les femmes en prières, Et ma fenêtre était trouée à coups de pierres. Il manquait là des cris de vive l’empereur ! La porte résista battue avec fureur. Cinquante hommes armés montrèrent ce courage. Et mon nom revenait dans des clameurs de rage : A la lanterne ! à mort ! qu’il meure ! il nous le faut ! Par moments, méditant quelque nouvel assaut, Tout ce tas furieux semblait reprendre haleine ; Court répit ; un silence obscur et plein de haine Se faisait au milieu de ce sombre viol ; Et j’entendais au loin chanter un rossignol.

Victor Hugo